Mon évasion vers la France libre en 1943
Au mois d'octobre 1942, j'entre à l'École normale supérieure. Le 16 février
1943, la radio nationale annonce l'institution du Service du Travail
Obligatoire. Les jeunes gens nés en 1920, 1921 et 1922 sont appelés afin
d'aller en Allemagne poursuivre la Relève. Le soir même la riposte vient de Londres
: « Si tu veux raccourcir la guerre ne travaille pas pour Hitler ». Etant né en
1923, je n'étais pas concerné, mais je décidais d'interrompre mes études à
l'École normale et d'essayer de rejoindre soit l'Angleterre, soit l'Afrique du
Nord. Au mois d'août, un ami de mes parents, résidant à Tarbes, m'a proposé de
me mettre en contact avec une filière, pour franchir clandestinement la
frontière espagnole. Le 4 octobre deux élèves de l'École Polytechnique, Pierre Fontanet et
Pierre Baylé, et moi nous sommes partis de la gare d'Austerlitz, par le train
de nuit pour Toulouse. A mon arrivée à Tarbes, l'ami de mes parents me logeait
la nuit, mais je devais passer toute la journée dehors.
Les organisateurs de la
filière nous ont fait savoir que nous devions nous trouver à la gare de Tarbes
le vendredi 15 octobre. Arrivés séparément nous sommes montés dans le train
pour Bagnères-de-Bigorre. A la halte de Pouzac, l'un des passagers de notre
compartiment a ouvert la portière donnant sur la voie et nous a dit de
descendre. Le train parti nous nous sommes retrouvés neufs candidats à
l'évasion plus deux (ou trois) guides.
A Bagnères-de-Bigorre commençait la zone interdite; Nous nous sommes
immédiatement en route à travers les champs et les prairies. Nous avons marché
toute la nuit jusqu'au col d'Aspin, où nos guides nous ont quittés dans une
forêt. Nous avons essayé de dormir, dehors, à 1500 mètres
d'altitude, au mois d'octobre. Durant la première nuit de marche et la journée
de « repos » dans la forêt nous avons fait connaissance avec nos
compagnons d'évasion. Le plus jeune, âgé de 17 ans était un alsacien incorporé
de force dans la
Wehrmacht. Un autre venait d'être reçu au concours de l'École
de Saint-Cyr ; il errait depuis une semaine dans les Pyrénées, pensant pouvoir
passer seul en Espagne ; il était déjà épuisé. Le soir du 16 octobre, de
nouveaux guides sont venus nous chercher et nous ont conduits dans une grange.
Le soir du 17 octobre, d'autres guides sont encore venus nous chercher ; le
passage le plus périlleux fut, dans le village de Vielle-Aure la traversée d'un
pont pour passer sur l'autre versant de la vallée. Avec
de nouveaux guides nous avons marché, sur un sentier situé sur le versant est
de la vallée, jusqu'à une zone au dessus de l'hospice de Rioumajou, où la neige
commençait à recouvrir tout le chemin. C'était le lundi 18 octobre, il était 11
heures, et nos guides nous ont montré la Port du Plan (à 2457 mètres
d'altitude) derrière lequel se trouvait l'Espagne ; ils nous ont dit que nous y
serions dans une demi-heure.
Nous nous sommes mis à gravir la montagne dans la neige, d'abord jusqu'aux
mollets, ensuite jusqu'aux genoux. A 15 heures, épuisé, j'ai abandonné mon sac
dans la neige ; Fontanet et Baylé, plus résistants que moi, ont ramassé les
vivres ! Six d'entre nous avons continué, les trois autres à bout de forces,
ont décidé de redescendre dans la vallée. À 16 heures, nous sommes arrivés au
Port du Plan, la frontière.
Nous étions en Espagne ! La nuit arrivait et nous sommes
descendus dans la vallée jusqu'à ce que nous trouvions une grange, dans
laquelle nous nous sommes installés pour la nuit. Le mardi 19 octobre, nous avons repris la
descente de la vallée de la Cinqueta ; sur le chemin se trouvait un pont après
lequel des gardes civils espagnols attendaient les jeunes français, qui, à
cette époque, passaient plusieurs fois par semaine par les différents cols très
hauts placés. Vers 16 heures nous sommes descendus avec les gardes civils
jusqu'au village de Plan, où les paysans du village nous ont accueilles
chaleureusemant, nous donnant quelque nourriture. Les gardes civils nous ont
ensuite enfermés dans leur bâtiment, très modeste, et nous ont dit que dans
quelques jours ils nous conduiraient à la ville la plus proche pour que nous
rencontirons le consul ! Au bout de quelques jours, nous sommes partis, avec
les gardes civils, d'abord à pied, puis nous sommes montés dans la car qui
venait de Bielsa et qui allait à Barbastro, où nous sommes arrivés vers 20
heures. Nos gardes nous ont conduit dans un bâtiment, ancien monastère, où nous
sommes entrés avec eux. La porte une fois refermée, nous avons réalisé
que nous n'étions pas chez le consul, mais en prison ! On nous a enrégistrés,
puis emmenés dans une grande salle où se trouvaient environ soixante-dix
français. En se serrant un peu nos codétenus ont libérés quatre paillasses pour
nous six. Fontanet, Baylé et moi nous nous sommes installés sur deux des paillasses
et avons dormi ainsi pendant tout notre séjour dans la prison de Barbastro,
séjour qui dura un mois. Un jour nous avons vu arriver un de nos trois
compagnons qui avaient fait demi-tour le 18 octobre sur les pentes du Port du
Plan. Avec un des deux autres il était redescendu jusqu'à l'hospice de
Rioumajou, tandis que le troisième, épuisé, s'était couché dans la neige et
était mort ; c'était celui qui avait été reçu au concours d'entrée à l'École de
Saint-Cyr ; il avait 21 ans !
Au bout d'un mois, Fontanet, Baylé et moi, nous sommes partis, attachés deux
par deux avec des menottes, en train jusqu'à Saragosse. Arrivés à la gare de
Saragosse, nous avons parcouru à pied, les rues qui nous conduisirent à la
prison, où nous fûmes enfermés, par groupe de quinze environ, dans une pièce de
dix mètres carrés ! Cet enfer dura trois jours, au bout desquels au bout
desquels nous partîmes pour le camp de concentration de Miranda. Le camp de
Miranda, après le purgatoire de Barbastro et l'enfer de Saragosse, nous a paru
le paradis.
Toutefois la brutale réalité concentrationnaire faisait son apparition :
gamelle répugnante de saleté, paillasse et couverture en lambeaux. Miranda est
situé sur l'Èbre, à 80 kilomètres au sud de Bilbao, à 460 mètres
d'altitude, et nous étions au mois de décembre. La vie à Miranda était rude et
l'hygiène déplorable, mais à l'intérieur du camp nous étions libres et nous
pouvions nous promener toute la journée. Le 25 décembre, Fontanet, Baylé et moi
nous franchissions la porte du camp de Miranda et devenions des hommes libres
en Espagne.
À notre sortie du camp de Miranda, nous avons été accueillis par des
représentants du Comité Français de Libération Nationale qui siégeait à Alger.
Dans la soirée, nous sommes partis en train pour Madrid, où nous sommes arrivés
le 26 décembe au matin. Nous avons été conduit dans un centre de la
Croix-Rouge, où nous avons abandonné les vêtements que nous portions depuis le
4 octobre, date de notre départ de Paris. Habillés avec des habits neufs, rasés,
douchés, on nous a donné un peu d'argent espagnol, en nous priant de revenir le
soir pour le départ vers Malaga. Nous avons quitté Madrid en autocar et roulé
toute la nuit. Nous
sommes arrivés à Malaga dans la matinée du lundi 27 décembre. Avec les
nombreux français, environ 1500, venant surtout du camp de Miranda, nous avons
été « logés » dans les arènes, où de la paille avait été déposée pour nous
servir de matelas. Pendant la journée, nous étions libres. Du 21 octobre au 29
décembre, six convois de deux bateaux ont quité l'Espagne par Malaga,
transportant en tout, environ 9000 évadés de France. Le 29 décembre, les deux
bateaux : le Sidi Brahim et le Gouverneur général Lépine, qui
avaient déjà constitué les cinq convois précédents, se trouvaient dans le port
de Malaga. Fontanet, Baylé et moi, ainsi que les 1500 français logés dans les
arènes, nous avons gagné le port. Nous sommes montés dans les bateaux. Dans
l'après-midi nous avons regardé s'éloigner les côtes d'Espagne. Nous partions
pour le Maroc ! Le vendredi 31 décembre 1943, je mettais le pied sur la terre
d'Afrique à Casablanca. L'évasion de France, voyage Paris-Casablanca, venait de
se terminer ; elle avait duré 88
jours.
Le récit complet de mon évasion, suivi du récit de mon engagement dans l'Armée
de l'Air, figure (en 22 langues) sur ma page Web :
http://henri.cabannes.free.fr