Claudine Hermann

Cette rubrique reflète la diversité de pensée des normaliens. L’a-Ulm ne cautionne en aucun cas les opinions émises par les interviewés.

Claudine Hermann-Rodrigues (1956 S) est physicienne, professeur honoraire à l'Ecole plytechnique et présidente d'honneur de l'association Femmes et Sciences.


Propos recueillis par Jean-Paul Hermann


Jean-Paul Hermann : Vous êtes physicienne et avez enseigné pendant toute votre carrière. Est-ce une revanche que d’avoir été la première femme professeur dans une école où vous n’avez même pas pu vous présenter (École polytechnique)?

Claudine Hermann : En taupe, j’envisageais d’être enseignante dans le secondaire et n’ai passé que des concours d’ENS (ENSJF, Fontenay et Cachan) : je pense que je n’aurais pas passé l’École polytechnique même si cela m’avait été possible. En fait j’ai exercé dans le supérieur à cause de l’influence et de l’exemple de mes enseignantes en physique à l’ENSJF, qui m’ont fait découvrir la recherche et m’ont montré par leur exemple que cela était à ma portée. Mon parcours dans la recherche m’a amenée dans un laboratoire de l’X, ce qui a fait que ma carrière d’enseignante du supérieur s’est déroulée à l’École polytechniquede 1980 à ma retraite : je me suis ainsi trouvée être une pionnière, ce qui n’aurait pas été le cas si j’étais passée professeure à l’université, comme mes camarades de promotion.

Jean-Paul Hermann : Maintenant, toutes les Grandes Écoles sont ouvertes aux filles. Les premières « Xettes » approchent de la retraite. On ne peut pas dire qu’il y ait eu une ruée !

Claudine Hermann : Il n’y a de ruée nulle part des filles en maths et physique dans l’enseignement supérieur : dans les écoles d’ingénieurs entre 1995 et 2012 on est passé de 22% à 27% de diplômes décernés à des filles. Sur cette même période, le nombre de filles parmi les élèves français de l’X a fluctué entre 50 et 60, soit un pourcentage de filles de l’ordre de 15 à 18%. En parallèle, les filles sont majoritaires dans les Grandes écoles relevant de la filière biologie. Les pourcentages sont analogues à l’université pour les mêmes disciplines, ce qui montre que ce n’est pas la sélectivité des filières qui repousse les filles.

Jean-Paul Hermann : Dans le même ordre d’idées, quelles ont été les conséquences de la mixité dans les ENS ?

Claudine Hermann : Depuis la mixité en 1981 de Saint-Cloud et Fontenay, en 1985 d’Ulm et l’ENSJF, le pourcentage de filles reçues dans les ENS en maths et physique s’est effondré. Ceci a été constaté à partir de 1995, mais quasiment aucune mesure n’a été prise pour aller contre cette situation.

Jean-Paul Hermann : Le « plafond de verre » qui brime les femmes, c’est une réalité pour vous ? Vous avez bien réussi pourtant.

Claudine Hermann : Personnellement je n’en ai pas souffert, mais je fais partie des quelques femmes qui sont « l’arbre qui cache la forêt ».  Je suis très engagée dans l’association Femmes & Sciences (www.femmesetsciences.fr), qui avec ses partenaires Femmes et Mathématiques et Femmes Ingénieurs témoigne auprès des jeunes, filles et garçons, dans les collèges et les lycées, de la variété des métiers scientifiques et techniques et du plaisir qu’ils procurent. Nous suivons par des statistiques l’évolution du « plafond de verre », sommes vigilantes sur la présence des femmes dans les comités de la recherche, etc. Cette question du plafond de verre est devenue d’actualité, il y a eu une prise de conscience ces quinze dernières années au niveau européen puis français. Pour l’instant les extrapolations  sont peu encourageantes : si l’accroissement actuel se maintient au même rythme, la parité chez les professeurs d’université en Sciences devrait être atteinte en 2138 ; nous espérons que, grâce aux actions conjuguées de toutes et tous,cette tendance va s’accélérer et que de notre vivant la situation se sera améliorée.