Jean-Pierre Henry

Cette rubrique reflète la diversité de pensée des normaliens. L’a-Ulm ne cautionne en aucun cas les opinions émises par les interviewés.

Question : Ta carrière s’est déroulée à l’Institut de Biologie Physico-Chimique, institution voisine, mais que nous connaissons mal. Peux-tu raconter l’origine de ce choix ?

Situé à l’entrée du Campus Curie, ce bâtiment surprend par le côté à la fois élégant et un peu désuet de son architecture. L’inscription figurant sur le fronton offre une autre surprise, Institut de Biologie Physico-Chimique, Fondation Edmond de Rothschild. Rien de particulièrement attractif en 1962 pour de jeunes normaliens issus du Concours c (Biologie). Mais 1962 est l’année où le Prix Nobel récompense la découverte de la structure de l’ADN, attribué à Jim Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins et, avec mon camarade Alain Favre (1962s), nous avons constaté que l’importance de cette découverte n’avait pas traversé les murs, bien épais, des laboratoires de la Rue Érasme. Nous avons eu la chance d’être dirigés vers un archicube basé à l’Institut Pasteur, Jean-Pierre Changeux (1955s), qui nous reçut avec bienveillance et nous présenta à son directeur, Jacques Monod. L’entrevue fut claire : si vous êtes intéressés par la biologie moléculaire, évitez les laboratoires de l’ENS ! S’en suivit une liste des laboratoires fréquentables dans laquelle figurait l’Institut de Biologie Physico-Chimique. Le conseil était bon et nous avons été accueillis dans le service de Biochimie de Marianne Grunberg-Manago, qui par la suite devint la première femme présidente de l’Académie des sciences (1995-1996). L’Institut de Biologie Physico-Chimique était fréquenté par de nombreux jeunes chercheurs américains bénéficiant de bourses de fondations.   À l’époque, très peu de laboratoires français avaient compris la révolution de la biologie moléculaire et tous les vendredis à 18 h, se tenait un important séminaire, en alternance à l’Institut de Biologie Physico-Chimique et à l’Institut Pasteur, où les grandes figures siégeaient au premier rang : François Jacob, François Gros, Jacques Monod, Bernard Pullman, Marianne Grunberg-Manago ainsi que de nombreux anglo-saxons.

Question : Peux-tu expliquer cette différence de lucidité entre les laboratoires de Zoologie et de Botanique de l’ENS et l’Institut de Biologie Physico-Chimique ?

C’’est un exercice dangereux, plus fructueux lorsqu’on regarde les structures que les individus. D’un côté des laboratoires organisés autour de chaires, elles-mêmes reflets de la division des sciences. Or, la biologie moléculaire, plus précisément la génétique moléculaire requiert des connaissances qui transcendent les divisions disciplinaires : Jacques Monod nous a conseillé d’apprendre de la chimie et de la biologie. Du côté de l’Institut de Biologie Physico-Chimique, l’organisation avait été proposée par Jean Perrin : le laboratoire était tourné vers la recherche, l’enseignement était interdit dans ses murs et trois principes avaient été avancés : la pluridisciplinarité, l’existence d’unités fonctionnelles et la rétribution des personnels faisant de la recherche leur activité principale. Ces principes furent ceux qu’il mit en avant quelques années plus tard, lorsqu’il créa le CNRS.

Question : Comment la biologie s’est-elle réveillée à l’ENS ?

L’erreur d’appréciation de l’ENS n’a pas été corrigée rapidement. Dans le cours des années 1965-70, la biologie s’est installée au 46 rue d’Ulm, sans inviter la génétique moléculaire. Seule innovation, la neurophysiologie a été installée au 9e étage, sous l’impulsion de Philippe Ascher (1955s) et Jean Massoulié (1957s). C’est à Georges Poitou que reviendra le mérite de la renaissance de la biologie à l’ENS. Pour cela, il fit appel à Pierre Joliot, directeur de recherche à l’Institut de Biologie Physico-Chimique, qui assuma la charge de directeur du Département de Biologie de l’ENS, de 1987 à 1992.

Question : Ta carrière s’est développée à l’Institut de Biologie Physico-Chimique. Comment expliques-tu cette absence de mobilité, contraire aux recommandations du CNRS ?

Absence de mobilité géographique, certes, mais ceci contraste avec les mobilités thématiques et méthodologiques. Je suis passé de l’étude de la bioluminescence, l’étude de l’émission de lumière par les êtres vivants à différentes études sur les mécanismes de la transmission nerveuse au niveau de la synapse. C’est dans la manière d’aborder ces thèmes qu’apparaît la spécificité de l’Institut de Biologie Physico-Chimique : approcher le problème biologique sous tous les angles capables de faire avancer la connaissance, en utilisant les concepts, les méthodes, l’instrumentation qu’offrent la physique et la chimie. Cette philosophie m’a conduit à être biochimiste, chimiste, biophysicien, électrophysiologiste, pharmacologue, biologiste cellulaire…

Initialement, la recherche biologique était surtout biochimique : de quels outils dispose la cellule pour accomplir ses fonctions ? Puis, elle a cherché à comprendre comment la cellule utilise les outils dont elle dispose. Ce renversement de paradigme a imposé des approches nouvelles, en premier lieu la culture cellulaire, mais aussi des techniques, principalement physiques, permettant de suivre la vie cellulaire, de manière non- intrusive.

Question : C’est cette évolution qui a rapproché la physique de la biologie ?

En fait, la recherche en biologie a toujours été dépendante des progrès de la physique et de la chimie. La purification des macromolécules biologiques (acides nucléiques, protéines) fait appel aux méthodes de chromatographie et de centrifugation, les différentes spectroscopies ont été utilisées dans de multiples champs et, surtout, l’utilisation des radioisotopes a permis de faire progresser la connaissance des différents métabolismes. Cependant, à cette période, le biologiste achetait une instrumentation, mais il ne rencontrait pas le physicien.

            Dans les années 1990, les disciplines coopèrent directement, en ouvrant de nouveaux champs d’étude. Certains s’efforcent d’atteindre le fonctionnement d’une molécule unique, par exemple une enzyme sur une fibre d’ADN ou les signaux électriques correspondant au fonctionnement d’une seule molécule dans la membrane d’un neurone. D’autres vont modifier l’environnement d’une cellule en lui imposant de vivre dans une structure qu’ils auront dessinée ou améliorer la mesure de l’expression des gènes ou la lecture des séquences de l’ADN. Les travaux les plus importants associent la génétique moléculaire avec différentes formes de microscopie pour décrypter la physiologie cellulaire.

Question : Comment ces développements sont-ils perçus sur le site ?

La qualité des recherches est excellente : à l’ENS, le Département de Biologie excelle dans plusieurs domaines, l’Institut Curie, sous l’égide de Daniel Louvard, est florissant, mais c’est l’ouverture à la biologie d’autres laboratoires qui caractérise cette période. L’ESPCI, dirigée par Pierre-Gilles de Gennes, accueille en 1994 un laboratoire de biologie, confié à jean Rossier, l’École de Chimie (ENSCP) ouvre une Unité des Technologies Chimiques et Biologiques pour la Santé. Sous l’impulsion de leur directeur respectif Étienne Guyon et Daniel Louvard, l’ENS et l’Institut Curie introduisent, le premier la biologie au sein d’un laboratoire de physique et le second, la physique dans un laboratoire de biologie. Ces initiatives rencontrent du succès auprès des chercheurs, attirés par ces nouveaux espaces de recherche et auprès des institutions comme le CNRS,  qui propose différents programmes d’interface.

Question : C’est sur ce terrain favorable qu’a été créée l’Association de la Montagne Sainte- Geneviève ?

Effectivement, l’Association de la Montagne Sainte-Geneviève a été créée en 1993, avec un statut loi de 1901. Son objectif était de rapprocher les divers établissements du site pour rechercher des synergies. Cette initiative est vraisemblablement due à Hubert Curien, qui connaissait bien le site et présidait plusieurs conseils d’administration. Pour des raisons historiques, la force de cette idée n’a pas été immédiatement perçue.  Mais, pour les biologistes, comment ne pas voir que le site était un rassemblement de compétences de valeur mondiale, et c’est autour de la biologie, rebaptisée Étude du Vivant que ce sont établies les premières relations trans-établissements. Initialement, quatre institutions s’étaient impliquées, l’ENS, l’Institut de Biologie Physico-Chimique, l’ESPCI et l’Institut Curie. D’autres ne tardèrent pas à frapper à la porte : l’ENSCP (École de Chimie), l’Institut d’Agronomie (AgroParisTech) et le Collège de France. La carte de visite était impressionnante et c’est avec plaisir que je me souviens des rencontres entre les directeurs et le travail avec leurs représentants.

Question : Quels ont été les acquits de l’Association ?

Établir une charte précisant l’utilisation du label Montagne Sainte-Geneviève a été une première préoccupation. Ce label faisait apparaître  une volonté commune qui représentait un élément favorable pour l’achat de gros équipements, comme ce fut le cas pour le montage du laboratoire de cristallographie de l’Institut de Biologie Physico-Chimique. Dans le même ordre d’idées, l’Association a établi une liste des plates-formes technologiques importante et a permis leur accès à la communauté.

            L’Association a favorisé les rencontres entre les chercheurs des établissements en organisant des journées thématiques et une École d’Été internationale, montée par Antoine Triller. Des réunions grand public  ont permis aux habitants du quartier de connaître la nature des recherches effectuées dans les laboratoires.

            Toutefois, l’Association a aussi rencontré des difficultés. Il n’a pas été possible d’élargir son centrage thématique, par exemple à l’écologie et l’environnement, autres points forts du site, mais où il n’existait pas de volonté de rapprochement. Mais, la principale difficulté a été d’ordre financier, l’Association ne disposant ni d’un budget ni de ressources propres. En conséquence, les actions ont été très limitées.

Question : Cette difficulté a été levée par la création de la Fondation Pierre-Gilles de Gennes. Peux-tu raconter cette nouvelle aventure ?

En 2006, la loi de programmation pour la recherche annonce la création des réseaux thématiques de recherche avancée. Ceux-ci doivent regrouper sur un thème donné une masse de chercheurs de très haut niveau, avec un centrage géographique permettant une meilleure efficacité. Cette définition correspondait tout à fait à l’activité Sciences du Vivant du site et un projet a été déposé qui a été soutenu sous l’appellation Fondation Pierre-Gilles de Gennes pour la Recherche. Son contour est un peu différent de celui de l’Association, AgroParisTech et le Collège de France s’étant retirés. La  Fondation, sous la présidence d’Hervé Lelous (1969s) a disposé de fonds importants (20 millions d’euros) permettant des actions significatives en termes d’équipement et de soutien de projets, à la fois trans-disciplinaires et trans-établissements. La Fondation a beaucoup apporté au rayonnement du site et au rapprochement des chercheurs. Toutefois, le statut précisait que sa pérennisation devait se faire par ses actions propres, ce qui n’a pas été réalisé.  La Fondation et son président se sont efforcés de trouver des financements par la propriété industrielle ou par donations privées, mais les intérêts des membres l’ont emporté sur l’intérêt général et malgré de multiples propositions du président, aucune solution n’a été acceptée. La Fondation Pierre-Gilles de Gennes est disparue en 2017, ses acquis étant transférés à une nouvelle opération, la création de l’Université Paris-Sciences-et- Lettres, mais ceci est une autre histoire.