Marianne Laigneau

Cette rubrique reflète la diversité de pensée des normaliens. L’a-Ulm ne cautionne en aucun cas les opinions émises par les interviewés.

Marianne Laigneau (1984 L) est conseiller d'Etat et directeur des ressources humaines du Groupe EDF.


Interview du 5 mai 2014

Martha Ganeva : Bonjour, Marianne Laigneau. Je vous remercie d’avoir accepté d’évoquer votre parcours pour la rubrique « Portraits de normaliens ». Vous êtes candidate aux élections au Conseil d’administration de l’association et c’est une chance pour nous qu’une archicube ayant votre richesse de parcours au service de l’Etat veuille s’engager dans notre action en faveur de la communauté normalienne.

Vous êtes conseiller d’Etat et directeur des Ressources humaines du Groupe EDF, nous en parlerons, mais je voudrais vous inviter tout d’abord à revenir sur vos années d’études supérieures et, en particulier, sur votre scolarité à l’Ecole.

Vous avez intégré l’Ecole normale supérieure de jeunes filles de Sèvres en 1984 en lettres classiques. Vous êtes issue d’une famille d’enseignants. Est-ce que l’Ecole normale était à l’époque la voie « naturelle » pour vous, aviez-vous déjà le projet d’enseigner ou vous êtes-vous présentée aux concours d’autres grandes écoles ?

Marianne Laigneau : J’ai toujours eu cette envie d’entrer à l’Ecole normale supérieure, et la première raison était ma passion pour le latin et le grec, même si j’ai commencé le grec seulement en seconde. J’étais dans une filière scientifique, où il n’était pas possible de faire du grec et du latin en même temps. Ensuite, j'ai fait une hypokhâgne et deux khâgnes au lycée Louis le Grand et l’Ecole normale était pour moi une voie difficile, mais qui me passionnait. C’était un rêve et un projet en même temps. Quant à l’enseignement, j’appartiens en effet à une famille d’enseignants, qui compte aussi un certain nombre d’agrégés, et l’enseignement m’intéressait – j’ai d’ailleurs beaucoup enseigné, paradoxalement surtout après avoir quitté le monde de l’enseignement officiel. Je me souviens du premier entretien que j’ai eu avec la directrice de l’Ecole de l’époque, elle m’avait dit : « Vous êtes là pour passer l’agrégation ». C’était alors la voie quasi obligatoire, mais elle me convenait.

Martha Ganeva : Vous êtes agrégée de lettres classiques et titulaire d'un DEA de littérature française. Sur quel sujet avez-vous travaillé ?

Marianne Laigneau : Comme j’avais fait deux khâgnes, j’avais une équivalence de Licence. J’ai donc décidé de faire ma Maîtrise en première année d'Ecole, sur un sujet assez pointu : « Caton d’Utique, stoïcien et républicain dans la Pharsale de Lucain », sous la direction du Professeur Alain Michel. C’était aussi un sujet très ouvert, à la fois de littérature latine, d’histoire romaine, de philosophie. Il comprenait déjà ce désir de pluridisciplinarité qui m’a guidée par la suite dans mon parcours professionnel, celui d’essayer de croiser plusieurs thématiques, plusieurs dimensions de recherche et d’action. Après j’ai passé l’agrégation. Je l’ai eue la première année. L’année suivante, tout en faisant Sciences Po, j’ai changé de domaine de recherche : j’ai fait un DEA sur Modiano et sur les images littéraires de Paris sous l’Occupation dans ses œuvres de jeunesse, en particulier dans La place de l’Etoile. A la suite de ce travail, j’ai commencé une thèse, que je n’ai malheureusement pas terminée, sur l’image de Paris chez un certain nombre d’écrivains… Je suis donc passée du latin au XXe siècle littéraire et poétique, et ensuite, j’ai pris une autre orientation.

Martha Ganeva : Qu’est-ce qui vous intéressait en particulier dans les images de Paris sous l’Occupation ?

Marianne Laigneau : Comment certains auteurs avaient fait de la géographie parisienne une image de l’histoire qui était en train de se vivre à l’intérieur de la ville, avec des quartiers occupés et des quartiers qui étaient vécus comme développant une certaine forme de résistance ; comment la littérature se croisait avec l’histoire et une géographie des lieux, et comment des auteurs différents – Léo Mallet et le roman policier faisaient également partie de mon corpus – avaient donné chacun leur vision de cette géographie parisienne à un moment très particulier de son histoire. C’était un sujet qui n’était pas travaillé. Modiano, est un écrivain très secret qui ne répondait – et ne répond toujours pas - à aucune demande d’interview.

Martha Ganeva : En 1985 a eu lieu la fusion entre l’Ecole des garçons et celle des jeunes filles. Quel est votre souvenir de cet événement ?

Marianne Laigneau : J’ai dû passer un concours qui était mixte pour la première fois, mais l’Ecole ne l’était pas encore au sens physique du terme et cela s’est fait pendant la première année de ma scolarité. Cela suscitait beaucoup de questions, bien sûr…

Martha Ganeva : Et de résistances ?

Marianne Laigenau : Oui, des inquiétudes aussi. Aujourd’hui, trente ans après, elles paraissent complètement dépassées, mais à l’époque, c’était presque les Horaces et les Curiaces. Et le souvenir que j’en ai est très prosaïque : en fait j’ai passé mes quatre années sur le site de Jourdan, en internat, et une année à Montrouge, en année supplémentaire ; c’était un milieu "cosy", on buvait du thé dans la journée, on prenait la tisane le soir, on avait un foyer où on allait en peignoir le soir regarder la télévision – les émissions de Frédéric Mitterrand, les grands cinéastes, les têtes couronnées… Et puis, tout d’un coup sont arrivés des garçons, qui étaient des scientifiques et, par ailleurs, des rugbymen, et la première chose qu’ils ont faite, c’était de construire un bar au milieu du foyer et là on a compris que l’on ne pouvait plus du tout se balader en peignoir dans les couloirs de l’Ecole normale supérieure. Cela a été donc une fusion assez sportive, mais sympathique en fait, et qui nous a aussi ouvert l’esprit et sorties d’un monde qui était un peu clos quand même.

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