Discours de la présidente en l'honneur de Maurice Genevoix

Date et heure: 
Vendredi, 4 Décembre, 2020 - 00:00
Lieu: 
Monument aux morts le 11 novembre dernier

 

Cérémonie du 11 novembre 2020 à l’ENS en l’honneur de Maurice Genevoix

 

Madame la Ministre,

 

Monsieur le Directeur de l’École normale supérieure, cher Marc,

 

Monsieur le Président et Madame le secrétaire de l’association « Je me souviens de ceux de 14, pour Genevoix » accompagnés de membres de votre famille,

 

Mesdames et Messieurs, Chers Camarades,

 

Chaque année le 11 novembre à 11 h, heure d’entrée en vigueur du cessez-le-feu, la direction de l’École représentée par son Directeur et l’Association des élèves anciens élèves et amis de l’ENS, dite A-Ulm créée en 1846 et que j’ai l’honneur de présider se réunissent en présence de camarades et d’élèves, pour rendre hommage aux normaliens tombés pendant la première guerre mondiale.

 

Comme vous pouvez le lire sur ce monument aux morts, l’École normale supérieure a payé un lourd tribut à la Grande Guerre. La moitié des élèves entrés à l’ENS entre 1910 et 1914 soit 109 d’entre eux ont été tués pendant le premier conflit mondial ; cette hécatombe ne touche pas seulement les conscrits âgés d’une vingtaine d’années mais aussi 30% des 830 élèves mobilisés parmi les classes 1886-1917 soit 250 anciens élèves.

 

Cette proportion particulièrement élevée correspond à celle des officiers saint-cyriens morts pour la France durant la Grande Guerre. Alors qu’elle n’est pas une école militaire à la différence de Polytechnique et de Saint-Cyr, l’ENS incarne dans notre mémoire collective l’engagement des intellectuels au combat.

 

Leur sens du devoir et de ce qu’ils doivent à la République qui les a choisis et formés mais aussi la préparation militaire donnée par l’École à tous ses élèves dès 1905 et plus encore leur incorporation systématique dès le début du conflit dans l’infanterie, où les taux de perte chez les officiers mobilisés s’élèveront à 30%, expliquent cette hécatombe.

 

Ces disparitions interviennent en majorité durant les premiers mois du conflit. Près de 4 normaliens sur 10 décèdent en 1914.

 

Alors que la bataille de la Marne fait rage, Paul Painlevé (1883 s), mathématicien et normalien, alors Ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions, s’écrie dans son discours du 4 mars 1916 « Aujourd’hui, comment parler de l’École normale supérieure sans évoquer avec une tendresse particulière, avec une piété profonde, tous ces jeunes gens qu’elle a formés pour penser et qui ont su si bien combattre ? Comment ne pas voir se dresser devant soi cette élite de chercheurs, de savants, d’écrivains qui, si vite, se sont révélés des chefs sous la mitraille ? ».

 

Nous honorons aujourd’hui la mémoire de Maurice Genevoix, mobilisé, envoyé au front à 24 ans mais nous pensons aussi en ce moment à nos camarades peu souvent cités car moins illustres dont les noms figurent sur ce monument aux morts à côté de ceux, connus de tous comme celui de Charles Péguy, ancien élève du lycée Pothier d’Orléans comme Maurice Genevoix, lieutenant de réserve, tué en septembre 1914 à 41 ans à la veille de la première bataille de la Marne. Il avait écrit « Je pars, soldat de la République, pour le désarmement général et la dernière des guerres ».

 

Nous pensons aussi à ces normaliens qui avaient dépassé l’âge de la mobilisation et qui se sont ré-engagés comme le philosophe Alain parti combattre à 46 ans comme simple brigadier dans l’infanterie ou comme Charles Bayet alors directeur de l’enseignement supérieur, né en 1849 ; ancien soldat de 1870, à l’âge de 65 ans, il s’est ré-engagé comme sous-lieutenant et qui meurt de maladie en 1918.

 

L’École et ses élèves ont cherché dès le sortir de la guerre à bâtir par l’histoire et la littérature un mémorial du souvenir en hommage aux normaliens tués.

 

Ce tombeau littéraire s’est d´abord appuyé sur les témoignages, les milliers de lettres envoyées par les normaliens au front à leur École et à leur famille, Marc Mézard en parlera dans un instant.

 

Il s’est nourri ensuite des notices nécrologiques publiées dans l’Annuaire des anciens élèves par notre association dont l’un des buts est de faire œuvre de mémoire, en publiant pour chacun de nos camarades décédés une notice nécrologique écrite par un archicube qui l’a particulièrement connu et aimé.

 

Cette œuvre de publication de notices continue encore en 2020 ; après 1918 ce récit de quelques pages raconte la courte vie de nos camarades décédés au combat mais aussi leur mort au combat et le sens de cette mort.

 

La littérature, la grande, a donné ensuite une autre dimension à cette œuvre de mémoire.

 

Au-delà du rituel, 11 novembre, appel aux morts, des monuments et de la célébration du soldat inconnu, cet effort de mémoire a eu une traduction littéraire dont l’œuvre de Maurice Genevoix, par le génie de la langue, est l’une des expressions les plus achevées et qui commence dès 1916 avec son premier ouvrage « Sous Verdun ».

 

Avec Maurice Genevoix, c’est l’écrivain du souvenir et de la mémoire de la Grande Guerre, sans cesse retravaillée dans ses ouvrages successifs, qui est honoré mais c’est aussi le rôle des lettres, de l’écriture dans nos sociétés frappées par les chocs et les traumatismes pour tenter de donner un sens à ce traumatisme, à cette « farce démente » selon ses propres mots mais qui révèle aussi « l’invincible espérance des Hommes », espérance dans la liberté, le savoir, la camaraderie qui sont cultivés plus que tout à l’ENS.

 

Le Maurice Genevoix qui entre au Panthéon c’est aussi l’un de ces jeunes normaliens officier subalterne tué au combat et resté inconnu que nous honorons chaque année ici le 11 novembre et qui entre en même temps que lui au Panthéon.

 

Je vous remercie pour votre attention.

 

Marianne Laigneau (1984 L)