Imalhayène, Fatma (Assia Djebar), 1955 L

IMALHAYÈNE (Fatma), dite ASSIA DJEBAR, née à Cherchell (Algérie) le 30 juin 1936, décédée à Paris le 6 février 2015. – Promotion de 1955 L.


Assia Djebar avait choisi le nom sous lequel elle a écrit ses livres en tant que pseu- donyme littéraire, alors que ses véritables nom et prénoms, sous lesquels l’ont encore connue ses camarades de classe préparatoire, étaient Fatima-Zohra Imalhayène . Sans doute a-t-elle jugé préférable d’adopter en tant qu’écrivain(e) un nom plus court, au maniement plus facile, mais il se trouve aussi que la signification de son pseudonyme était à sa convenance ; il n’est donc pas négligeable de connaître le sens des deux termes arabes qui le composent, Assia signifiant consolation et Djebar intransigeance .

Pour les gens qui ne connaissent que peu de choses de sa vie mais qui néanmoins ont entendu parler d’elle, il est probable que les faits retenus sont au nombre de deux : d’une part cette Algérienne écrivait en français et d’autre part elle fut élue à l’Académie française en 2005, fait d’autant plus remarquable qu’elle était la première écrivaine nord-africaine à y être reçue .

S’agissant ici d’une revue consacrée aux anciens élèves de l’ENS, il convient de souligner que son entrée à l’ENS de Sèvres en 1955 fut aussi un événement très remarquable .

On est d’autant plus incité à évoquer très vite dans cette notice la figure de son père qu’elle l’a fait souvent elle-même, d’une manière qui insiste sur le rôle que cet homme, Tahar Imalhayène, a joué dans sa vie . Il était instituteur, formé par et pour l’école française, et il avait reçu sa formation dans un lieu connu en Algérie parce qu’une élite de ceux qu’on appelait à l’époque coloniale les Indigènes y a reçu un enseignement francophone . Il s’agit de l’École normale de la Bouzaréah, un lieu proche d’Alger, où le modèle de référence était l’école laïque de la troisième République .

Tahar Imalhayène a voulu que sa fille soit initiée au même savoir et aux mêmes valeurs et c’est donc dans la classe de son père qu’elle en a appris les rudiments . De manière très touchante, elle évoque dans certaines de ses œuvres cette petite fille qu’elle a été, partant pour l’école en tenant la main de son père . Cependant, elle a aussi beaucoup parlé de sa mère, qui était d’une grande famille dont un aïeul avait combattu aux côtés de l’Émir Abd El Kader . Nombre de passages insérés dans ses romans à la structure complexe (par exemple L‘Amour, la fantasia, paru en 1985 chez Jean-Claude Lattès) remontent à ces premiers temps de la conquête, lorsque les chefs de tribu se livraient à des chevauchées magnifiques bientôt destinées à l’écrasement .

Brillamment douée pour les études, la jeune Fatima-Zohra a passé le baccalau- réat en 1953, après quoi sa destinée semblait toute tracée et elle a fait une première année de classe préparatoire au lycée Bugeaud d’Alger (devenu Abd El Kader après l’indépendance du pays en 1962) . Ses anciens condisciples se souviennent des notes exceptionnelles qui lui étaient attribuées (19/20 en philosophie !) et de ses connaissances qui ne l’étaient pas moins, du fait de sa double culture . Après une année de khâgne au lycée Fénelon à Paris, elle entre à l’ENS de Sèvres en 1955, et se destine à des études d’histoire : on peut imaginer qu’elle jugeait le passé de l’Algérie beaucoup trop méconnu, voire falsifié, et qu’elle souhaitait le sortir de cette occultation, comme elle l’a dit et fait plusieurs fois par la suite .

Cependant son passage par l’ENS a été de courte durée, un an seulement, du fait de sa participation à la guerre d’Algérie qui durait déjà depuis plus d’un an . Elle avait décidé en effet de suivre le mot d’ordre de grève lancé par l’Union générale des étudiants musulmans d’Algérie dite UGEMA, qui demandait à ses membres de ne pas passer les examens − ce qui lui valut d’être exclue .

Dès ce moment, elle entre dans sa vie de femme et d’écrivaine : d’une part elle épouse Walid Carn, pseudonyme de Ahmed Ould-Rouis, et d’autre part elle écrit son premier roman, La Soif, qui paraît en 1957 aux éditions Julliard . On peut mettre dans la même série ses deux autres livres, Les Impatients et Les Enfants du nouveau monde parus chez le même éditeur en 1958 .

Les romans d’Assia Djebar étant assez largement autobiographiques, on y trouve des évocations de ces moments qui ont certainement été décisifs dans sa vie et qu’il convient de ne pas dissocier, car c’est d’elle que vient la volonté de réunir les deux thèmes dans ses récits de vie : l’engagement dans l’écriture et l’exploration du sentiment amoureux, notamment la découverte du corps et de la sexualité . Cette association est particulièrement claire dans son roman paru en 1967 chez le même éditeur Julliard, Les Alouettes naïves. Le fait que les femmes algériennes, majoritaire- ment, portent le voile, l’incite à porter une attention encore plus marquée que ne font d’autres écrivaines de sa génération à la libre expression du corps, non seulement dans l’amour mais aussi dans la danse et dans toute sorte d’activités .

En 1959, elle est à la faculté des lettres de Rabat où à la fois elle enseigne et elle étudie . Et à l’indépendance de son pays, dès le 1er juillet 1962, elle retourne en Algérie . C’est le propre de sa génération que d’avoir connu à la fois l’enthousiasme pour ce qui aurait pu être une révolution et la désillusion de voir ses idéaux trahis .

D’autres déboires, ceux-là d’ordre privé, amènent Assia Djebar à vivre le plus souvent en France entre 1966 et 1975 . Elle passe alors une assez longue période de sa vie sans rien publier, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles elle envisage la réalisation cinématographique qui serait pour elle un autre moyen de s’exprimer . C’est ainsi qu’en 1978 paraît son premier film, de près de deux heures, intitulé La Nouba des femmes du mont Chenoua. Film de guerre si l’on peut dire les choses ainsi car il ne ressemble guère à la grande majorité des films réalisés à cet égard par ses confrères algériens . Assia Djebar a choisi de faire entendre exclusivement le point de vue des femmes, les paysannes de sa région d’origine, puisque dans l’Algérie indépendante on ne leur a pas fait de place malgré leur participation à la guerre . Et c’est aussi pour elle l’occasion de faire entendre la voix de ces femmes qui sont le plus souvent berbéro- phones et transmettent dans leur langue la tradition orale . Ce cinéma au féminin et si différent de la production dominante en Algérie ne pouvait manquer d’y être mal reçu, ce dont Assia Djebar a été très affectée . Le résultat est qu’il a été très difficile de voir son film jusqu’à aujourd’hui, même s’il semble que la situation puisse désormais s’amélio- rer vu le regain d’intérêt porté à la réalisatrice depuis sa mort en 2015 . Cependant on peut trouver un état d’esprit tout à fait comparable à celui du film dans un recueil de nouvelles paru en 1980, Femmes d’Alger dans leur appartement. On aura évidemment reconnu le titre donné par Delacroix à l’un de ses plus célèbres tableaux, et c’est un trait dont on peut créditer Assia Djebar que de prendre appui sur de grandes œuvres de l’époque coloniale, celle de Fromentin par exemple, que d’autres tiennent à stigmatiser comme relevant de l’orientalisme . En tout cas après une nouvelle et dernière tenta- tive de réalisation cinématographique, La Zerda et les chants de l’oubli (1982), encore moins conforme que le film précédent à ce qu’on appelle l’esprit grand public, elle abandonne cet art, non sans garder de l’épisode une cuisante amertume . S’y ajoutent à nouveau des circonstances personnelles, la rupture de son second mariage avec l’écri- vain Malek Alloula, qui a participé avec elle au film de 1982 .

Pour se donner la possibilité d’une carrière universitaire doublant sa carrière litté- raire, Assia Djebar soutient en 1999 à Montpellier-III une thèse de doctorat, qui porte sur son œuvre . Dans les années 2000, c’est aux États-Unis qu’elle participe à la vie universitaire sur au moins deux campus, à Bâton Rouge et à New York . Les féministes américaines accordent un grand intérêt à tout ce qu’elle apporte dans ce domaine de la recherche .

Cependant son retour en France est lié au développement d’une maladie dont on peut penser qu’elle confère une tonalité très sombre et dépressive à son dernier roman, paru en 2007, Nulle part dans la maison de mon père. On y voit transparaître une tendance suicidaire qu’elle ne parvient pas à expliquer mais qui remonterait à son adolescence .

On peut pourtant dire que sa carrière d’écrivaine lui a apporté de grandes satis- factions, sous la forme de récompenses prestigieuses telle que le Grand Prix de la francophonie en 1999 . Et c’est d’ailleurs aussi par la création d’un prix, le prix Assia- Djebar, que l’Algérie lui a rendu hommage après sa mort en 2015 . Mais le prestige dont jouit son œuvre est sans doute rendu plus évident encore par le fait qu’elle est traduite en vingt-et-une langues . Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas été indigne des grands maîtres qu’elle revendique pour les avoir bien connus et pour avoir subi leur influence, Louis Massignon, Charles-André Julien, Jacques Berque .

Denise CHAPUIS BRAHIMI (1956 L)